La cathédrale de la vente au détail : un iPhone comme rosaire ?

Qu’ont donc Apple et Notre Dame en commun ? Ça, il faut le demander à Tim Cook, car d’après sa réaction sur Twitter, son cœur était presque aussi brisé que la charpente de la toiture gothique lorsqu’il a lu la nouvelle du terrible incendie qui a dévasté le monument parisien. Apple fera un don d’argent pour la reconstruction, ainsi qu’une foule d’autres détaillants.

 

« On peut y faire quelque chose. »

Enfin, une tragédie sans charge politique où nous pouvons montrer la bonté de notre cœur sans représailles. Un soupir de soulagement a dû retentir dans les salles de réunion des conseils d’administration des plus grandes marques du monde. On peut y faire quelque chose. Probablement faut-il atteindre les objectifs de responsabilité sociale de cette année…

 

Moins de 24 heures après la déferlante de flammes, Quasimodo a déjà levé plus de 700 millions d’euros, ce qui en fait peut-être l’une des relances les plus réussies de tous les temps. François-Henri Pinault du groupe de luxe Kering a été le premier à avancer 100 millions d’euros. « Je relance ! », a immédiatement crié Bernard Arnault du rival LVMH, comme s’il s’agissait d’une sorte de partie de poker. Il a misé 200 millions d’euros, car le Parisien n’aurait pas encore digéré que Pinault ait fait main basse sur Gucci en 1999. En sa qualité de troisième homme le plus riche du monde, il lui reste encore une abondance de jetons.

 

D’ailleurs, c’est toute la France qui est montée au créneau, comme l’a demandé le président Macron. La famille Bettencourt Meyers, propriétaire de L’Oréal, a également fait un don généreux de 200 millions d’euros, suivis de 100 millions d’euros offerts par le géant du pétrole Total et par des vols gratuits offerts par Air France à tous ceux qui participent aux efforts. Et ce n’est que la partie visible de l’iceberg de la charité.

 

Rien n’a changé depuis le Moyen Âge

Naturellement, ce sont toujours les riches bienfaiteurs qui ont financé la construction d’églises et de cathédrales. En plus de s’en servir pour s’acheter une place au paradis, ils montraient leur solidarité avec la communauté locale, confirmaient leur statut et paradaient leur richesse. Que des multimillionnaires comme Pinault et Arnault, profondément enracinés dans l’élégante ville de Paris, se soient empressés de participer aux efforts n’est donc pas surprenant. Étant des passionnés d’art et des mécènes dans le domaine, il n’est même pas inconcevable que leur cœur saigne sincèrement à la vue des ruines.

 

Noblesse oblige, n’est-ce pas ? Mais le fait que même les Américains s’y mettent, cela fait tout de même un peu « nouveau riche ». Que pensent « Apple et Cie » pouvoir en retirer ? Et quelle est la contrepartie de 200 millions d’euros en sponsoring ? Verrons-nous bientôt un autel dédié à l’iPhone ou une relique Louis Vuitton à côté du rosaire de Jésus ?

 

Sans être exagérément cynique, tout cela ne ressemble-t-il pas étrangement à des dirigeants féodaux qui ne savent plus quoi faire pour ramener à la foi le flot croissant des apostats ? La masse déloyale qui n’est plus fidèle à la Marque. Espèrent-ils que la reconstruction d’une icône religieuse et historique leur permettra même de reconstruire le commerce de détail ? En fait, hormis les protagonistes, rien n’a changé depuis le Moyen Âge : « Comment pouvons-nous montrer à la populace — pardon, aux consommateurs — que nous sommes bons et importants pour eux ? Bâtissons-leur une église. »

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