Les supermarchés coopératifs défient la logique économique

Les consommateurs exigent transparence et implication. Le commerce équitable a le vent en poupe, l’entrepreneuriat local prospère. Le supermarché coopératif va-t-il rester un phénomène marginal ou faut-il y voir le modèle économique du futur ?

 

Logique alternative

Au sein de l’entreprise pionnière Bees Coop, un supermarché coopératif établi dans la commune bruxelloise de Schaerbeek, les clients sont aussi propriétaires. Quelque deux mille Bruxellois ont acheté une part de cent euros et viennent prêter main forte au magasin quelques heures par mois. Bees Coop (600 m²) a ouvert en septembre 2017 et connaît depuis une croissance phénoménale sans campagne publicitaire digne de ce nom. Il s’agit du premier véritable supermarché coopératif du pays, et l’un des précurseurs en Europe.
 

Bees Coop ne suit pas la logique économique classique. L’objectif n’est pas de maximiser la rentabilité afin de contenter les actionnaires. Cela laisse plus de marge de manœuvre. Bees Coop choisit délibérément de ne pas faire de bénéfices et d’offrir un prix décent aux producteurs. À terme, Bees Coop souhaite assumer un rôle social et nouer des contacts avec le voisinage de son magasin.

 

Park Slope à Brooklyn

Bees Coop a trouvé l’inspiration chez Park Slope Food Coop, une coopérative créée il y a 45 ans de cela à New York. Celle-ci existe toujours et compte pas moins de 17 000 membres. Les fondateurs de Bees Coop y ont effectué une visite de travail. « C’est vraiment très motivant pour les gens d’œuvrer ensemble à un projet qui leur tient à cœur », explique le fondateur de Park Slope, Joe Holtz. « Cela crée des liens forts, entre les individus et ce lieu, et entre les membres. »
 

Le supermarché coopératif de Brooklyn est aujourd’hui très à l’étroit dans ses murs. Joe Holtz envisage une expansion, mais tout le monde ne voit pas cela d’un très bon œil. « Une deuxième filiale nous permettrait de servir 14 000 personnes de plus, mais c’est aux membres de décider. » Actuellement, les nouveaux membres ne sont admis que si des membres existants quittent la coopérative. Park Slope Coop (560 m²) compte parmi sa clientèle des stars hollywoodiennes telles que Maggie Gyllenhaal et son époux Peter Sarsgaard.

 

Modèle participatif

L’adjectif coopératif ne fait pas seulement référence à la forme de l’entreprise, mais aussi au fait que les gens qui veulent faire leurs courses au magasin doivent être copropriétaires et y travailler 2 heures et demie par mois : remplir les rayons, tenir les caisses, nettoyer les sols, effectuer des tâches administratives, et même donner un coup de main pour la rénovation. En échange, les membres bénéficient d’un assortiment étonnamment complet de produits de qualité (essentiellement des produits locaux de saison, en majorité biologiques) à des prix avantageux.
 

Le projet de Bees Coop aborde la consommation de manière radicalement différente. La cliente-coopérante Yi témoigne : « Le côté utopique de ce projet m’a séduite. Le magasin nous appartient à tous. À quoi cela se voit ? Ce n’est qu’un petit exemple, mais dans un supermarché ordinaire, je prendrais les œufs ayant la plus longue date de conservation. Ici, je fais le contraire car c’est aussi un peu mon magasin, et les œufs invendus représentent une perte pour tout le monde. »

 

Camilla à Bologne

Le premier supermarché coopératif d’Italie, Camilla, ouvrira ses portes d’ici la fin de l’année à Bologne. Bees Coop lui sert de modèle. Ici aussi, les gens unissent leurs forces pour acheter directement aux producteurs. Les membres-propriétaires participant à ce projet collaboratif consacrent aussi de leur temps aux tâches managériales et opérationnelles. Pour l’instant, les 380 membres assument l’ensemble des tâches à tour de rôle, à raison de trois heures par mois.
 

Pour la sélection des produits (aliments locaux, biologiques et fairtrade, mais aussi cosmétiques et produits d’entretien naturels), la coopérative se base sur deux critères déterminants : la qualité et la durabilité. Camilla soutient notamment l’agriculture familiale, en guise d’alternative à l’industrie. La coopérative cible des prix bas, mais veut aussi garantir une rémunération équitable à tous les acteurs de la chaîne de production.

 

L’intérêt général avant tout

Les instigateurs de Camilla souhaitent mettre leurs années d’expérience dans le fairtrade et leur vaste réseau d’agriculteurs biologiques à profit en vue de créer une alternative à la distribution commerciale. « Le ‘chantage’ pratiqué par le commerce de détail organisé à grande échelle entame peu à peu le pouvoir d’achat du consommateur et diminue le pouvoir de négociation des producteurs, dans l’agriculture et ailleurs. La vente directe est le seul moyen de sortir de cette spirale négative. »
 

Limiter l’accès aux biens aux membres-propriétaires qui mettent la main à la pâte s’inscrit dans une tendance plus large. Les coopératives ont le vent en poupe. Leur nombre en Belgique a fortement augmenté ces dernières années : de 513 en 2015 à 605 en 2016. Outre l’exemple par excellence du New Yorkais Park Slope Food Coop, on trouve aussi des sources d’inspiration en Europe, telles que Coop La Louve à Paris et The People’s Supermarket à Londres.
 

L’ancrage local et la primauté de l’intérêt général sont des aspects cruciaux, estime Frédéric Dufays, économiste à la KU Leuven. « La mission prend souvent le pas sur les avantages réservés aux membres. On le voit chez Bees Coop – qui veut toucher le voisinage et agit aussi en faveur de l’environnement et de la santé – mais aussi dans les coopératives d’achat d’énergie verte. » Bref, le citoyen assume ses responsabilités économiques et prend les choses en main.