Une crispation protectionniste française menace le rapprochement Carrefour/Couche-Tard

Une crispation protectionniste française menace le rapprochement Carrefour/Couche-Tard
BalkansCat / Shutterstock.com

Le ministre français de l’Économie Bruno Le Maire menace déjà de torpiller un éventuel rachat de Carrefour par le groupe canadien Couche-Tard sous le prétexte de préserver la « souveraineté alimentaire » de la France.

 

Le ministre de l’Économie monte au front

Le rapprochement entre Carrefour et Couche-Tard n’en est encore qu’à un stade précoce. Mais les deux entreprises ont déjà reconnu que des « discussions exploratoires » étaient en cours et qu’ils se déroulaient dans une atmosphère amicale. Ce dernier terme n’est pas si innocent. Les Canadiens augmenteraient considérablement ses chances de mener leur projet à bien s’ils parvenaient à un accord avec le CEO de Carrefour Alexandre Bompard. En cas d’opposition de Bompard, Couche-Tard pourrait toujours proposer directement une OPA hostile aux actionnaires de Carrefour, mais un tel scénario fait souvent monter le prix de l’offre sans garantie de succès.

 

Tout indique cependant que Bompard sera plus aisé à convaincre que le gouvernement français. Ce dernier se montre toujours très pointilleux quand un étranger tente de racheter un des porte-étendards de l’économie française. En 1999, le gouvernement français avait déjà accompagné la fusion entre Carrefour et Promodès, de peur que cette dernière tombe entre les mains d’un acteur étranger comme Walmart. Carrefour est une marque très française que Paris préférerait ne pas voir disparaître. C’est ainsi que le ministre de l’Économie Bruno Le Maire est monté au front.

 

Maillon essentiel

Et Bruno Le Maire n’a pas peur des hyperboles. « Carrefour est un maillon essentiel de la sécurité alimentaire des Français et de notre souveraineté alimentaire », s’est-il ainsi exclamé sur France 5. Une déclaration particulièrement osée. D’abord parce qu’elle ne devrait pas faire plaisir aux autres icônes de la grande distribution française comme AuchanE. Leclerc et Système U. Mais aussi parce que si Couche-Tard réussit à acquérir Carrefour, les Canadiens ont tout intérêt à ce que les rayons des supermarchés et des hypermarchés restent aussi bien garnis, histoire de ne pas faire fuir les clients. 

 

Un raisonnement que Le Maire semble complètement ignorer, puisqu’il s’est encore laissé aller plus loin dans la même interview : « Le jour où vous allez chez Carrefour ou même chez Auchan et qu’il n’y a plus de pâtes ou de riz, qu’allez-vous faire ? » Mais malgré l’absurdité de ces déclarations, Couche-Tard ferait bien de mettre tout en œuvre pour apaiser rapidement les craintes de Le Maire. Depuis le début de cette année, ce dernier, en qualité de ministre de l’Économie, a également la responsabilité de la « sécurité alimentaire » au sein du gouvernement français, ce qui lui permet de bloquer une éventuelle prise de contrôle. 

 

Bernard Arnault 

Le Maire est parfaitement conscient de l’enjeu. Carrefour est le premier employeur privé de France. Cela fait beaucoup de travailleurs et de familles inquiets, pour lesquels Le Maire peut à présent se profiler comme le grand protecteur. Reste à savoir s’il va y parvenir. Tout d’abord, il y a le principal actionnaire de Carrefour, Bernard Arnault. Entré dans le capital de Carrefour en 2007, celui-ci tente depuis de tirer une plus-value de son investissement, en vain. En 2007, l’action Carrefour valait encore environ 50 euros ; aujourd’hui, elle se négocie autour de 15 euros. Pour Bernard Arnault, un accord avec Couche-Tard semble donc être le moyen le plus rapide de récupérer au moins une partie de son investissement.

 

Il ne sera pas non plus aisé à Bruno Le Maire de trouver une couverture politique, le président Emmanuel Macron étant entièrement accaparé par la crise sanitaire. Ce n’est donc pas vraiment le moment de se lancer dans une croisade contre un accord entre deux sociétés privées. D’autant que ce sera particulièrement hypocrite dans le cas de Macron, qui a gagné beaucoup d’argent en supervisant des fusions et acquisitions à l’époque où il travaillait pour la banque d’affaires Rothschild.